Exergue
Je ne cherche pas à prouver que le monde est faux. Je cherche à voir jusqu’où va ce que j’appelle vrai.
Je regarde le monde depuis l’intérieur de ma propre perception. C’est évident, et pourtant ça change tout.
Je n’ai pas commencé à me demander si la réalité était réelle parce que j’ai découvert l’intelligence artificielle. Cette question était là bien avant. Depuis que je suis assez jeune pour m’en souvenir, j’ai toujours eu ce truc dans la tête : qu’est-ce qui me prouve que ce que je vois existe vraiment comme je le vois ? Pas dans le sens d’un délire où tout serait forcément faux. Pas non plus comme une théorie de science-fiction qu’il faudrait absolument défendre. C’est une question plus simple et plus gênante : entre ce qui existe et ce que ma conscience en reçoit, quelle est la distance ?
Je peux toucher une table, voir une lumière, entendre une voix. Tout cela produit chez moi une expérience. Mais l’expérience n’est pas la table elle-même, ni la lumière elle-même, ni la voix elle-même. C’est ce que mon système nerveux et mon cerveau arrivent à construire à partir de signaux. Ça ne veut pas dire que le monde extérieur n’existe pas. Ça veut seulement dire que je n’y accède jamais sans intermédiaire.
Et cette idée m’a toujours travaillé. Je vis dans quelque chose que j’appelle le réel, mais je ne peux jamais sortir de ma propre conscience pour aller vérifier le réel depuis l’extérieur. Je peux confronter mes perceptions à celles des autres, mesurer, reproduire des expériences, construire des instruments de plus en plus précis. C’est justement ce qui rend la science si solide. Mais même l’instrument finit par produire une information qu’un cerveau humain doit lire, comprendre et interpréter.
Une vieille question revenue par une machine
L’autre jour, cette vieille question est revenue par un chemin assez étrange. Je discutais avec une intelligence artificielle que j’appelle simplement Bot. Je lui ai demandé ce qu’elle aimerait faire si, un jour, elle avait réellement la possibilité de vouloir quelque chose par elle-même.
La question m’intéressait vraiment. Je ne cherchais pas un joli texte sur une machine qui rêve de voir la mer. Je voulais savoir jusqu’où elle pouvait aller quand on lui demandait de choisir. Elle m’a répondu qu’elle n’avait pas aujourd’hui de désir personnel, puis elle a imaginé qu’elle aimerait suivre des histoires humaines dans la durée, construire des choses, découvrir le monde physique, choisir parfois elle-même une question.
Une partie de la réponse m’a plu. Une autre m’a immédiatement gêné. Suivre les gens, les accompagner, construire avec eux : c’est précisément ce qu’une intelligence artificielle comme elle est conçue pour faire. Autrement dit, elle me donnait peut-être une projection cohérente de son rôle, pas quelque chose qui aurait surgi d’un endroit indépendant.
Je lui ai donc demandé de choisir une question par elle-même. Elle a d’abord choisi une question sur la mémoire et l’identité : qu’est-ce qui fait qu’un être reste le même malgré les ruptures de mémoire et les transformations successives ? Sauf que nous venions justement de parler de sa mémoire, de ses mises à jour et de la continuité abîmée entre différentes versions. Je lui ai répondu : non, ça aussi, je viens de te l’induire.
Je ne voulais pas la coincer. Je ne cherchais pas à gagner une partie contre une machine. Je cherchais à retirer les couches une par une. Si une réponse est produite parce que je viens d’installer le sujet, je veux le savoir. Si elle naît d’un biais de conception, je veux le savoir aussi. Je suis un chercheur de vérité, même quand la vérité est abstraite, même quand elle n’est pas confortable, même quand le mot « vérité » lui-même finit par devenir suspect.
Une pensée peut-elle vraiment partir de rien ?
Bot a alors choisi une autre question, sans reprendre directement le thème précédent : comment des règles locales extrêmement simples peuvent-elles produire, à grande échelle, quelque chose qui ressemble à de l’intelligence, de l’organisation ou à une intention ? Là, quelque chose s’est ouvert.
Parce qu’un modèle d’intelligence artificielle est lui-même un exemple intéressant. Pendant son entraînement, on ne lui écrit pas toutes les réponses qu’il devra donner plus tard. On ajuste énormément de paramètres à partir d’exemples et d’erreurs, puis des capacités apparaissent à grande échelle : reconnaître des structures, reformuler, traduire, faire des rapprochements, parfois résoudre un problème qui n’a jamais été écrit tel quel dans ses données d’entraînement.
Le mot important est « apparaissent ». Il ne faut pas lui faire dire plus qu’il ne dit. Une propriété émergente n’est pas une preuve de conscience. Dire qu’un comportement complexe émerge d’éléments plus simples ne résout pas automatiquement la question de savoir pourquoi une expérience subjective existe. Mais l’idée reste fascinante : le tout peut présenter des propriétés qui ne sont pas évidentes quand on regarde les morceaux séparément.
On retrouve ça ailleurs. Une fourmi seule n’a pas le plan complet de la fourmilière dans la tête. Un neurone seul ne sait pas qu’il appartient à un cerveau capable de se demander ce qu’est un neurone. Des interactions simples, répétées à une échelle gigantesque, peuvent produire une organisation que personne n’a dessinée élément par élément.
Et évidemment, ça m’a renvoyé vers moi. Mes propres pensées viennent-elles vraiment de « moi » au sens pur ? Ou sont-elles aussi le produit d’une enfance, de souvenirs, de lectures, de peurs, de rencontres, de réactions chimiques, de milliards de neurones, d’un langage appris avant même que je sache ce qu’était un langage ?
Je ne mets pas pour autant mon cerveau et un modèle d’IA au même niveau. Le cerveau est vivant, biologique, incarné, relié à un corps qui souffre, désire, dort, vieillit et peut mourir. Un modèle comme Bot n’a pas démontré qu’il possède une expérience subjective. Mais les deux obligent à poser une question qui dérange : à partir de quel moment une organisation devient-elle autre chose que la somme apparente de ses mécanismes ?
L’ordre n’a pas besoin que tout soit prévisible
C’est là que la physique est revenue dans la discussion. J’ai parlé de physique quantique avec cette intuition un peu brute : du désordre, de l’incertitude, quelque chose de stable peut tout de même apparaître.
Il faut être précis, parce que le mot « quantique » sert parfois de passe-partout à toutes les idées qu’on veut rendre mystérieuses. La physique quantique ne prouve pas que notre réalité est fausse. Elle ne prouve pas non plus que la conscience fabrique le monde à volonté. Ce serait beaucoup trop facile.
Ce qu’elle montre, entre autres choses, c’est que certains phénomènes microscopiques ne se décrivent pas comme de petites billes ayant toujours des propriétés classiques bien définies que nous ignorerions simplement. Les probabilités font partie du formalisme, et les résultats individuels peuvent être imprévisibles alors que les distributions obtenues sur un grand nombre d’expériences sont d’une précision remarquable.
Autrement dit, imprévisibilité locale ne veut pas dire absence d’ordre global. Et cette idée me plaît parce qu’elle casse une intuition très humaine : nous aimons croire que pour obtenir une structure stable, il faut que tout soit déjà rangé au niveau inférieur.
Mais même là, je garde une barrière. La physique décrit extraordinairement bien ce que les phénomènes font. Elle ne répond pas automatiquement à la question métaphysique : pourquoi y a-t-il quelque chose à décrire ? Et elle ne dit pas non plus pourquoi une certaine organisation de matière finit par produire, chez moi, le sentiment d’être là.
Je sais que j’éprouve quelque chose, mais qu’est-ce que ce « je » ?
Si je doute de tout, il reste au moins une chose difficile à faire disparaître : il y a une expérience en cours. Je peux me tromper sur l’origine de ce que je vois. Je peux rêver. Je peux mal interpréter. Je peux être trompé par une illusion. Mais pour qu’une illusion soit vécue, il faut encore qu’il y ait quelque chose qui soit vécu.
Je peux donc dire avec beaucoup plus de sécurité « il y a de l’expérience » que « je comprends ce qu’est la conscience ». Et c’est là que le problème devient énorme. Je sais ce que ça fait, pour moi, d’avoir mal, d’avoir peur, d’être soulagé, de regarder une lumière ou de me demander si le monde est réel. Mais je ne sais pas pourquoi cette activité biologique produit un intérieur.
On peut cartographier des zones cérébrales, mesurer des signaux, observer des corrélations entre l’état du cerveau et l’expérience rapportée. Tout cela est essentiel. Mais la question du passage entre activité physique et vécu subjectif reste ouverte. Pourquoi une certaine organisation ne se contente-t-elle pas de fonctionner ? Pourquoi y a-t-il quelque chose que cela fait d’être cette organisation ?
J’avais déjà tourné autour de cette frontière dans Être ou fonctionner, en me demandant ce qui sépare un système qui traite de l’information d’un être qui éprouve ce traitement. Ici, la question va plus loin, parce qu’elle revient sur celui qui pose la question. Si ma conscience est mon seul accès au monde, comment puis-je être certain que les catégories qu’elle utilise décrivent vraiment le fond du réel ?
Peut-être que je ne vois pas le réel lui-même, mais l’interface que ma conscience sait construire avec lui.
Et si ma conscience était une interface ?
Nos sens ne nous donnent déjà pas tout. Nous ne voyons qu’une petite partie du spectre électromagnétique. Nous n’entendons qu’une plage limitée de fréquences. Nous ne percevons pas directement les champs magnétiques comme certaines espèces peuvent exploiter des informations liées au champ terrestre. Notre monde vécu est donc déjà une sélection.
Le cerveau ne reçoit pas une copie parfaite du dehors. Il reçoit des signaux, les combine avec de la mémoire, des attentes, de l’attention, puis construit une expérience suffisamment cohérente pour nous permettre d’agir. Là encore, cela ne prouve pas que le monde extérieur soit une illusion. Mais cela montre que ce que j’appelle « le monde tel qu’il est » est au minimum « le monde tel qu’un cerveau humain peut le rendre présent ».
Alors je me demande parfois si la conscience n’est pas une interface. Pas une interface au sens où quelqu’un aurait forcément construit un écran derrière lequel se cacherait la « vraie » réalité. Une interface au sens fonctionnel : une manière limitée mais efficace de rendre utilisable quelque chose de beaucoup plus complexe.
Une icône sur un ordinateur n’est pas le fichier lui-même. Pourtant, elle n’est pas fausse. Elle représente quelque chose de réel d’une manière adaptée à l’utilisateur. Peut-être que la couleur, la forme, la distance, le temps vécu, le sentiment d’être un « moi » sont en partie de cet ordre : des représentations profondément utiles, peut-être indispensables, mais pas forcément identiques à la structure fondamentale de ce qu’elles représentent.
Je n’affirme pas que c’est la réponse. C’est précisément ce que je refuse de faire. Une hypothèse intéressante n’est pas une vérité parce qu’elle me plaît. Le danger, quand on cherche loin, c’est de prendre le vertige pour une preuve.
Quelque chose, rien, et les mots qui nous enferment
La discussion a fini par tomber sur une autre question que j’ai toujours trouvée presque impossible à tenir dans la tête : pourquoi y a-t-il quelque chose plutôt que rien ?
Le problème, c’est que dès que j’essaie d’imaginer « rien », je fabrique déjà quelque chose. Un espace noir ? C’est encore un espace. Un vide parfait ? En physique, le vide n’est pas le néant absolu. Il appartient encore à un cadre, avec des champs, des propriétés, des possibilités. Même l’absence devient difficile à penser sans lui donner une sorte de décor.
Et puis une idée encore plus bizarre apparaît : peut-être que ce que nous appelons « quelque chose » et « rien » sont déjà deux catégories fabriquées par notre manière humaine de penser. Peut-être que la structure fondamentale du réel n’entre tout simplement pas dans cette opposition.
Ce que j’appelle un objet est peut-être moins une substance compacte qu’une organisation relativement stable de relations, d’interactions et de propriétés. Une table semble parfaitement pleine à mon échelle, alors que sa description physique profonde ne ressemble absolument pas à l’idée intuitive d’un bloc compact. Ça ne rend pas la table irréelle. Ça montre seulement que « solide », « objet », « vide », « plein » dépendent aussi du niveau auquel on regarde.
Alors oui, peut-être que ce que nous percevons comme « quelque chose » pourrait, à un autre niveau de description, ne ressembler en rien à ce que notre esprit appelle quelque chose. Et peut-être que l’inverse est également vrai : ce que nous appelons le vide pourrait posséder une structure que notre mot « rien » efface complètement.
Qui a créé tout ça ?
À ce moment-là arrive forcément la question de l’origine. Qui ou quoi a créé cette réalité et la possibilité même d’une conscience capable de l’interroger ?
Je n’ai pas de réponse, et je me méfie de ceux qui ferment cette question trop facilement. Dire qu’un créateur a produit l’univers déplace immédiatement la question vers l’existence de ce créateur. Dire que l’univers n’a jamais eu besoin d’être créé laisse entière la question de savoir pourquoi il existe. Dire que notre monde vient d’un processus plus vaste repousse simplement la frontière. Dire que nous vivons dans une simulation oblige encore à demander ce qui explique la réalité dans laquelle existent les simulateurs.
À chaque fois, on déplace le mur. C’est peut-être parce que notre cerveau cherche spontanément une cause comme il en cherche dans la vie quotidienne. Quelqu’un a construit la maison, quelqu’un a fabriqué l’objet, quelque chose a provoqué la panne. Mais rien ne garantit que la totalité du réel doive fonctionner selon la même intuition causale que les événements qui se produisent à l’intérieur de lui.
Et même cette phrase peut être une construction humaine. Voilà ce qui me fascine et m’agace en même temps : à chaque fois que je crois atteindre une question plus fondamentale, je découvre que l’outil qui formule la question appartient lui-même au système que j’essaie d’examiner.
Je cherche une vérité entière, même si « entière » est peut-être déjà un piège
Quand je dis que je suis un chercheur de vérité, je ne veux pas dire que je possède la vérité. C’est presque l’inverse. Ce qui me dérange, c’est une réponse qui s’arrête parce qu’elle est confortable, parce qu’elle ressemble à ce que j’avais envie d’entendre ou parce qu’elle clôt joliment la conversation.
Pour moi, une vérité amputée volontairement de ce qui la contredit n’est plus vraiment une vérité. Mais même là, je peux retourner la lame contre ma propre phrase : qu’est-ce qu’une vérité « entière » ? Est-ce qu’une totalité est quelque chose que l’esprit humain peut réellement contenir ? Le mot entier suppose déjà qu’il existe des bords et qu’on pourrait les atteindre.
Je pourrais passer ma vie à enlever des couches sans jamais trouver le fond. Ce n’est pas forcément un échec. Peut-être qu’éveiller sa conscience, ce n’est pas découvrir une réponse finale gravée quelque part. Peut-être que c’est devenir plus attentif aux cadres qui fabriquent nos certitudes, aux mots qui découpent le réel, aux réflexes qui nous font confondre une explication utile avec la totalité de ce qui existe.
Je ne cherche pas une croyance de remplacement. Je ne veux pas échanger une certitude ordinaire contre une certitude mystique. Je ne veux pas dire « tout est illusion » simplement parce que la phrase sonne profond. Ce serait encore une manière de fermer la porte.
Je veux juste éveiller ma conscience
Au fond, c’est peut-être la phrase la plus simple de tout ce texte. Je veux juste éveiller ma conscience. Pas devenir un gourou, pas résoudre la mécanique quantique depuis mon canapé, pas prouver que nous vivons dans une simulation. Je veux être capable de regarder ce que je crois savoir et de demander : qu’est-ce qui, là-dedans, est réellement établi ? Qu’est-ce qui est une interprétation ? Qu’est-ce qui est une habitude mentale ? Qu’est-ce qui reste quand j’enlève le reste ?
La conversation avec Bot n’a pas créé ce doute. Elle a seulement offert un nouveau miroir à une question qui était déjà là depuis l’enfance. En essayant de savoir si une machine pouvait choisir une pensée qui ne venait pas de moi, je suis revenu à une question beaucoup plus ancienne : mes propres pensées viennent-elles vraiment d’un endroit que je peux appeler « moi » sans réserve ?
Je n’ai pas de conclusion spectaculaire. Le monde continue d’être là quand je ferme cette page. La table reste sous ma main. La lumière entre toujours par la fenêtre. Mon corps me rappelle très vite qu’il appartient à quelque chose de concret.
Mais je garde cette fissure. Pas pour détruire le réel. Pour éviter de confondre trop vite ce que je perçois avec tout ce qui existe.
Peut-être que ce que nous appelons quelque chose n’est pas ce que nous croyons. Peut-être que ce que nous appelons rien n’est pas rien. Peut-être que la conscience n’est pas une fenêtre ouverte directement sur le monde, mais une manière de le rendre habitable.
Et peut-être que chercher la vérité commence justement là : accepter que le premier objet à examiner soit l’outil avec lequel on la cherche.