Exergue
Je ne regrette pas seulement de ne pas avoir eu d’enfant. Je regrette aussi de ne pas avoir connu l’amour que cela aurait pu faire naître en moi.
Je crois que c’est ça, la phrase la plus juste.
Il n’y aura pas de suite à mon intérieur.
Il n’y aura pas quelqu’un qui viendra après moi avec une part de moi dedans. Il n’y aura pas cette continuité-là. Pas cette transmission-là. Pas ce visage dans lequel j’aurais peut-être reconnu quelque chose de moi, pas cette vie qui aurait continué ailleurs, dans un autre corps, dans une autre voix, dans une autre façon de regarder le monde.
Quand il n’y a pas de descendance, il reste parfois une fenêtre, une page, une lumière allumée dans la nuit.
La vie ne choisit pas moralement
Je sais que nous sommes des animaux.
Des mammifères évolués. Des Homo sapiens. Des descendants de grands singes avec un cerveau plus complexe, des mots, des souvenirs, des blessures, des rêves, des regrets. Je sais tout ça. Je sais aussi que la vie ne distribue pas la descendance selon la justice.
Elle ne regarde pas qui aurait mérité. Elle ne se demande pas qui aurait aimé correctement, qui aurait voulu réparer quelque chose au lieu de le détruire, qui avait encore trop d’amour en lui pour le garder enfermé.
La vie continue globalement.
C’est tout.
Elle ne choisit pas forcément les bonnes personnes. Elle ne s’arrête pas devant un homme en se disant : lui, il a trop manqué, il faudrait peut-être lui laisser une suite. Elle avance. Elle touche quelqu’un. Elle donne à quelqu’un. Elle laisse quelqu’un de côté.
C’est cruel parce que ce n’est même pas forcément méchant.
C’est juste indifférent.
L’amour que je ne connaîtrai pas
Et moi, dans cette indifférence-là, je me retrouve avec une certitude qui tombe de plus en plus lourdement : je n’aurai probablement pas d’enfant. Je ne connaîtrai pas cet amour infini. Je ne saurai pas ce que cela fait de regarder quelqu’un grandir en sachant qu’une part de soi continue en lui.
Ce n’est pas seulement la descendance qui me manque.
C’est aussi l’amour que je n’ai pas vécu.
L’amour que j’aurais peut-être eu en moi. L’amour que j’aurais donné sans compter. L’amour qui m’aurait peut-être obligé à devenir encore quelqu’un d’autre. Plus solide. Plus calme. Plus responsable. Ou peut-être pas. Je n’en sais rien. C’est ça aussi qui fait mal : je ne le saurai jamais.
Je ne saurai pas si j’aurais été un bon père.
Je ne saurai pas si j’aurais transmis quelque chose de beau, quelque chose de réparé, quelque chose de plus doux que ce que j’ai reçu. Je ne saurai pas si j’aurais réussi à casser la chaîne, à ne pas refaire ce qu’on m’a fait, à donner à un enfant autre chose que des manques, des absences, des blessures et des silences.
Le temps qui n’a pas attendu
Il y a aussi une autre fatigue.
Celle de se rendre compte qu’on n’a peut-être jamais vraiment trouvé la personne avec qui on aurait voulu mélanger son sang. Pas seulement vivre avec quelqu’un. Pas seulement partager un logement, des habitudes, des années. Mais mêler quelque chose de plus profond. Faire passer la vie à travers deux histoires, deux corps, deux lignées, deux blessures peut-être.
Et quand cette idée arrive trop tard, elle ne laisse presque aucune marge.
On ne peut pas reculer dans le temps. On ne peut pas rajeunir. On ne peut pas reprendre les années où le corps était encore dans une autre possibilité. On peut comprendre les choses après coup, mais comprendre ne rend pas les années. La lucidité arrive parfois quand la porte est déjà presque fermée.
C’est une fatigue particulière, parce qu’elle ne se répare pas avec une décision. Ce n’est pas comme changer de route, déménager, recommencer un projet, refaire un site, écrire une page. Là, le temps biologique est passé. Et le corps, lui, ne négocie pas avec les regrets.
La phrase d’Alexandra
Et ce n’est pas seulement une idée que je me fabrique seul dans ma tête.
Quand on en parle avec Alexandra, elle l’a dit elle-même plusieurs fois. Parfois même plusieurs fois dans la même discussion :
C’est bien dommage qu’on ne se soit pas rencontrés avant.
Cette phrase reste.
Parce qu’elle dit presque tout sans avoir besoin d’expliquer. Elle dit le temps manqué. Elle dit les années qui ne reviendront pas. Elle dit cette rencontre arrivée trop tard, quand les corps, les âges, les blessures, les finances, les peurs et les vies déjà abîmées ne laissent plus les mêmes possibilités.
Se rencontrer avant, cela aurait peut-être tout changé. Ou peut-être pas. Je n’en sais rien. Mais la douleur est justement là : on ne peut pas vérifier. On ne peut pas retourner dans une autre version du temps. On ne peut pas reprendre deux vies plus jeunes et les poser l’une devant l’autre pour voir ce qu’elles auraient donné.
Il reste seulement cette phrase.
C’est bien dommage qu’on ne se soit pas rencontrés avant.
Et derrière elle, tout ce qui n’aura pas eu lieu.
La facture du départ
Parce qu’il y a ça aussi.
Je paie encore la facture du départ.
Je paie encore la facture de ceux qui auraient dû construire quelque chose en moi et qui ont laissé des ruines. Je paie encore la facture de l’abandon, des traumatismes, de la DAS, de cette base qui n’a pas été posée comme elle aurait dû l’être. Je n’ai pas évolué dans les bonnes conditions. Je n’ai pas grandi sur un sol stable. Et quand on ne pousse pas droit au départ, toute la suite se complique.
Alors oui, parfois, je me dis que c’est aussi à cause d’eux.
Pas seulement à cause d’eux, bien sûr. La vie est plus vaste que ça. Il y a mes choix, mes impossibilités, mes peurs, mes douleurs, mes échecs, les rencontres ratées, les années perdues, l’argent, la santé, les circonstances. Mais il y a quand même cette vérité-là : quand on casse quelqu’un au départ, on ne casse pas seulement son enfance. On peut casser aussi ce qu’il aurait pu devenir plus tard.
Et peut-être même ce qu’il aurait pu transmettre.
C’est une chose terrible à comprendre.
Ce qui m’a été pris ne s’est pas arrêté à moi. Ça a peut-être aussi empêché quelqu’un d’exister après moi. Quelqu’un qui n’aura même pas eu la possibilité d’arriver. Quelqu’un qui restera seulement une hypothèse, une ombre, une possibilité jamais ouverte.
L’enfant ne devait pas réparer ma vie
Je ne veux pas transformer un enfant imaginaire en réparation magique. Ce serait injuste. Un enfant ne devrait pas naître pour sauver son père. Il ne devrait pas porter la mission de réussir là où un autre a échoué. Je le sais. Je ne suis pas assez naïf pour croire qu’un enfant aurait tout arrangé.
Mais je ne peux pas non plus faire semblant.
Il y a une part de moi qui aurait voulu voir quelqu’un réussir là où j’ai échoué. Une part de moi qui aurait voulu donner à quelqu’un ce que je n’ai pas reçu. Une part de moi qui aurait voulu voir la vie repartir autrement, pas forcément parfaite, mais moins abîmée.
Peut-être que beaucoup de parents portent ça sans le dire.
Ils veulent que leurs enfants fassent mieux. Qu’ils soient plus libres, plus forts, plus heureux, plus reconnus. Ils disent que c’est pour eux, et c’est souvent vrai. Mais il y a aussi, parfois, cette envie secrète de voir sa propre vie corrigée à travers une autre. De voir une branche repartir là où le tronc a été frappé.
Moi, cette branche-là, je ne l’aurai probablement pas.
Les codes que les autres ont reçus
Cette absence laisse aussi des traces dans la manière de regarder les autres.
Quand on n’a pas grandi avec les bons codes, quand on n’a pas reçu une vraie structure familiale, on ne comprend pas toujours ce que les autres semblent porter naturellement. Leurs évidences, leurs transmissions, leurs repas de famille, leurs enfants, leurs lignées, leurs gestes simples. Tout cela peut paraître banal pour eux, mais pour quelqu’un qui a grandi avec des manques, ce sont parfois des langues étrangères.
Alors oui, je parle peut-être parfois de manière froide, presque scientifique. Je découpe, j’analyse, je cherche les causes, les conséquences, les mécanismes. Mais ce n’est pas parce que je ne ressens rien. C’est peut-être même l’inverse. C’est parce que je ressens trop que j’ai besoin de mettre de l’ordre dans ce qui brûle.
Une pièce entière qui reste vide
Et c’est là que la tristesse devient immense.
Parce que ce n’est pas seulement “ne pas avoir d’enfant”. Dit comme ça, ça ressemble presque à une case administrative dans une vie. Enfant : non. Descendance : non. Transmission : non.
Mais à l’intérieur, ce n’est pas une case.
C’est une pièce entière qui reste vide.
C’est un amour qui n’a pas trouvé de destination. C’est une tendresse qui ne s’est pas déposée sur un front. C’est une inquiétude que je n’aurai jamais pour quelqu’un qui rentre tard. C’est une fierté que je ne connaîtrai pas devant un dessin, une phrase, une réussite, un geste. C’est un prénom que je n’aurai pas appelé dans une maison.
C’est tout un monde qui n’aura pas lieu.
Ce qu’il reste à déposer
Et maintenant, je suis là, avec mon âge, mon corps, mes douleurs, mes souvenirs, mes sites, mes textes, mes traces numériques. J’essaie de laisser quelque chose autrement. J’essaie de transmettre par les mots, par les pages, par les images, par cette mémoire que je construis comme je peux.
Mais je ne vais pas mentir : ce n’est pas pareil.
Un site peut garder des phrases. Une chronique peut garder une douleur. Une page peut survivre quelque temps à celui qui l’a écrite. Mais ce n’est pas un enfant. Ce n’est pas une main vivante. Ce n’est pas quelqu’un qui continue à respirer quand vous n’êtes plus là.
Je peux écrire. Je peux faire un site. Je peux laisser des textes, des images, des traces numériques. Mais je ne veux pas me mentir : cela ne remplace rien.
Un site internet reste fragile. Une mise à jour peut casser une page. Un fichier peut disparaître. Un hébergeur peut fermer. Une archive peut se perdre. Et même si tout restait parfaitement en ligne, ce ne serait encore qu’un site.
Ce n’est pas une vie. Ce n’est pas un enfant. Ce n’est pas une descendance humaine.
Rien ne compense vraiment cette absence-là. Ni un site internet, ni une réussite matérielle, ni une fusée pour aller sur la Lune, ni un manoir sur Mars. On peut laisser des traces, oui. On peut essayer de sauver quelque chose du naufrage. Mais il ne faut pas confondre une trace avec une suite.
Une trace dit seulement que quelqu’un est passé. Un enfant, lui, aurait été quelqu’un qui continue.
Alors je fais avec ce qui reste.
Je transforme ce qui aurait pu disparaître en traces. Je mets des mots là où il n’y aura pas de descendance. J’écris parce que je ne peux pas transmettre autrement. J’écris parce que sinon tout ça restera enfermé en moi, et que cette idée m’est insupportable.
Il n’y aura peut-être pas de suite à mon sang.
Il n’y aura peut-être pas de suite à mon nom.
Mais il peut encore y avoir une suite à mon intérieur, autrement. Pas comme je l’aurais voulu. Pas comme je l’aurais rêvé. Pas dans les bras d’un enfant. Pas dans cette forme d’amour infini que je ne connaîtrai probablement jamais.
Mais dans une trace.
Dans une vérité déposée quelque part.
Dans une phrase qui dira, au moins une fois, que j’ai existé avec tout ça en moi.