Exergue
Il y a des prénoms qu’on ne devrait pas laisser s’effacer dans le béton.
Il y a des gens qu’on ne voit plus pendant des années, et pourtant ils restent quelque part en nous, comme une silhouette qui traverse encore un couloir de mémoire. Ismaël, pour moi, c’est un peu ça. Un visage, une présence, une allure, une façon de passer dans la cité avec quelque chose d’insaisissable. Pas forcément mon ami le plus proche au sens classique du terme. Mais un vrai morceau de mon enfance. Un de ceux qu’on n’oublie pas.
Je l’ai connu quand j’étais gamin, à l’époque où je pensais encore que le monde entier ressemblait à ce que je voyais autour de moi. Du béton. Des tours. Des cris. Des tensions. De la pauvreté. De la violence. De la fatigue partout. À cet âge-là, je ne savais pas encore que d’autres vies existaient. Je croyais presque que toute la planète était faite comme ça : grise, dure, agressive, cabossée. Pour moi, la cité, c’était le monde.
Le garçon aux mangas
Ismaël faisait partie de ce décor, mais il avait déjà quelque chose d’à part. Il habitait juste en face de l’école, du côté des tours, et il y avait chez lui une forme de mystère qui m’intriguait. Le soir, comme il habitait en face, j’allais parfois chez lui. On traînait, on parlait, on regardait ce qu’il avait trouvé, ce qu’il avait eu avant les autres.
Il avait souvent les derniers mangas que nous, on n’avait pas. Il connaissait toujours les bonnes boutiques, les bons plans, les endroits où aller. Il avait aussi les jeux vidéo à la mode avant beaucoup de monde. Il passait souvent dans la cité avec un manga à la main, et moi, ça m’intriguait. Il rigolait fort, il avait sa manière à lui d’être là, de circuler, de faire partie du quartier sans jamais être complètement banal.
Quand je repense à lui, je repense aussi à l’enfance brute, à cette époque où on faisait n’importe quoi sans toujours mesurer. Moi, quand j’étais petit, j’étais agité, impulsif, parfois brutal. J’avais tendance à mordre, à griffer, à courir partout, à fouetter mes camarades avec de petites branches. Une fois, chez lui, j’avais balancé de la poudre sur lui pour plaisanter, une connerie de gamin, pas faite pour humilier ni blesser, juste une bêtise absurde comme il peut en exister dans certaines enfances cabossées.
On ne s’est jamais vraiment battus. Il y avait des tensions parfois, des chamailleries, des défis idiots. Je me souviens même d’une sorte de bagarre en bas de la tour, ou plutôt d’un défi absurde de gamins, à moitié physique, à moitié idiot, comme il peut en naître dans ces lieux où il faut toujours exister un peu plus fort que l’autre.
Mais malgré tout ça, malgré la rudesse du décor, malgré nos bêtises, malgré les codes de la cité, je garde de lui quelque chose de vivant. Une énergie. Une singularité. Il n’était pas lisse. Il n’était pas interchangeable. Il faisait partie de ces garçons qu’on remarque sans toujours savoir pourquoi.
Le béton comme monde entier
Avec le temps, la vie nous disperse. Moi, j’ai été déplacé, trimballé, envoyé ailleurs, pris dans d’autres foyers, d’autres galères, d’autres urgences. On perd les gens comme ça, sans cérémonie. Pas parce qu’on a décidé de couper le lien. Simplement parce que la vie vous déporte, vous éloigne, vous broie dans d’autres combats.
Et puis un jour, beaucoup plus tard, on apprend une nouvelle qu’on n’était pas prêt à recevoir.
J’ai appris qu’Ismaël était mort à 24 ans.
Le mot m’a glacé. Pas seulement parce qu’il était jeune. Pas seulement parce qu’on se dit toujours que ça arrive aux autres. Mais parce qu’aussitôt, tout un monde m’est revenu au visage. Le quartier. L’école. Les tours. Les après-midi gris. Les soirs qui traînent. Les mangas. Les jeux. Les rires. Les gestes. Et cette pensée brutale : quelqu’un avec qui on a partagé un bout de ce décor n’est plus là.
J’ai appris qu’il s’était défenestré. Il a sauté du quinzième étage. Il est mort là où il avait vécu, presque sous les fenêtres de ce monde-là, à proximité de cette école qui faisait partie de notre décor d’enfance. Il y a quelque chose d’insupportable là-dedans. Comme si le quartier vous gardait jusqu’au bout. Comme si certains n’arrivaient jamais vraiment à en sortir, même quand ils grandissent. Comme si le béton finissait parfois par se refermer sur vous.
Le décor qui garde les siens
Je ne prétends pas raconter toute sa vie. Je ne sais pas tout. Je ne veux pas mentir, ni inventer, ni récupérer son histoire. Je parle seulement avec ce que je sais, ce que j’ai vu, ce que j’ai ressenti. Je sais qu’il en bavait beaucoup avec son beau-père, qui était décrit comme violent. Je sais aussi que, dans cette fratrie, le destin a été terrible. Trois frères au départ. Et au bout du compte, un seul encore en vie.
Le reste, c’est la prison, la mort, la folie sociale autour, les drames, les trajectoires fracassées. On met parfois des mots médicaux là-dessus, des diagnostics, des explications. Moi, ce que j’ai surtout vu, avec le recul, c’est un environnement malade. Un climat. Une brutalité diffuse. Une manière d’étouffer les êtres.
C’est aussi pour ça que cette histoire me touche autant. Parce qu’en parlant d’Ismaël, je ne parle pas seulement d’un garçon que j’ai connu. Je parle aussi d’un monde. D’une ambiance. D’une époque intérieure. D’un territoire qui vous façonne avant même que vous compreniez ce qu’il vous fait. Quand on grandit là-dedans, on normalise l’anormal. On croit que la violence est normale. Que la tristesse est normale. Que les cris sont normaux. Que les humiliations sont normales. Que la pauvreté est le paysage naturel de toute vie humaine.
Moi, enfant, je pensais presque que toute la terre était en béton.
Plus tard, en découvrant d’autres lieux, d’autres gens, d’autres maisons, j’ai compris que non. Que ce que j’avais connu n’était pas le monde entier. Que ce n’était qu’un monde parmi d’autres. Mais quand on est petit, on n’a pas ce recul. Et certains, malheureusement, ne trouvent jamais vraiment la sortie.
Un prénom dans le béton
Ismaël fait partie de ces souvenirs qui me rappellent d’où je viens, et à quel point certains destins ont été écrasés très tôt. Quand je pense à lui, je ne pense pas à un “cas”. Je pense à un gamin, à un ado, à une présence. À quelqu’un qui passait avec un manga à la main. À quelqu’un qui connaissait les bons plans avant tout le monde. À quelqu’un qui m’intriguait. À quelqu’un qui faisait partie du paysage humain de mon enfance.
Et je pense aussi à cette injustice immense : mourir à 24 ans, c’est partir avant même d’avoir eu le temps de se débattre vraiment avec la vie.
Il y a des morts qui restent abstraites. Et puis il y a celles qui ouvrent une fissure dans le passé. Celle-là en fait partie. Parce qu’elle me renvoie à la cité, à l’enfance, à la violence de certains décors, à tout ce qu’on traîne sans le dire. Elle me rappelle aussi que beaucoup de gens que j’ai croisés ont disparu violemment, ont sombré, ou ont été broyés d’une manière ou d’une autre.
J’ai connu très tôt la mort, l’alcool, les vies détruites, les cris, les familles fracassées. Je ne suis pas tombé dedans complètement. J’en suis sorti, ou du moins j’ai essayé. Mais je n’oublie pas ceux qui n’ont pas eu cette chance.
Alors cet article n’est pas une enquête. Ce n’est pas un verdict. Ce n’est pas un portrait complet. C’est un salut. Une trace. Une manière de dire : je ne t’ai pas oublié.
Adieu Ismaël.
Tu fais partie de ces visages que le temps n’efface pas. Et même si la vie nous a séparés depuis longtemps, il reste de toi une silhouette dans ma mémoire, un morceau de quartier, un rire qui passe, un manga serré contre toi, et cette impression étrange que certains morts nous obligent à regarder en face tout un pan de notre propre histoire.