Exergue
Je venais chercher une aide. J’ai souvent eu l’impression de devoir expliquer moi-même ce qu’elle aurait dû m’aider à comprendre.
Pendant longtemps, j’ai cru que le temps finirait par faire son travail. Qu’à force de revenir, de parler, d’essayer d’expliquer, quelque chose finirait forcément par se débloquer. Quinze ans, ce n’est pas rien. Quinze ans, normalement, ça laisse le temps de comprendre une personne, de voir ses mécanismes, ses peurs, ses impasses, sa manière de fonctionner.
Quinze ans, ça devrait laisser une trace utile.
Moi, avec le recul, ce que je vois surtout, c’est autre chose : un immense sentiment de temps perdu. Un suivi dans un service public, quelque part en Bretagne sud, dans ce secteur où l’on sait très bien vers quelle grande ville se tournent beaucoup de démarches quand on dépend des structures publiques. Un suivi gratuit, pris en charge par l’État, dans un cadre censé protéger, contenir, éclairer. Sur le papier, cela devrait rassurer. Dans la réalité que j’ai vécue, cela a souvent produit l’inverse.
Je ne vais pas donner de nom. Je ne vais pas écrire une fiche administrative. Je vais raconter ce que j’ai vécu, ce que j’ai ressenti, ce que j’ai encaissé, et ce que quinze années de suivi m’ont laissé comme goût amer.
La consultation qui ne restait pas toujours à sa place
Le plus difficile à expliquer, c’est peut-être ce mélange de gêne, de confusion et d’usure. Ce n’est pas seulement que je ne me suis pas senti aidé. C’est que j’ai souvent eu l’impression d’être à côté de la consultation, comme si le vrai travail n’avait jamais commencé. Comme si je venais avec une détresse, des mécanismes, des blocages, et que tout cela restait en surface, déplacé, contourné, parfois même retourné contre moi.
Il y a eu aussi des moments que je n’ai jamais trouvés vraiment sains. L’été, à une époque où je faisais beaucoup de musculation et où j’arrivais parfois en débardeur, elle venait parfois s’asseoir à côté de moi. Très près. Trop près à mes yeux. Il y a eu des moments où son épaule touchait la mienne, où son bras venait contre le mien, où nous regardions mon téléphone ensemble comme si ce geste-là allait de soi.
Un téléphone, dans une consultation, ce n’est pas un objet neutre. Il contient des messages, des morceaux de vie, de l’intimité, des preuves, des inquiétudes, des choses que l’on montre rarement sans malaise. La voir se pencher sur mon téléphone, poser son doigt près du mien, parfois sur l’écran, dans cette proximité physique que je ne trouvais pas claire, m’a laissé quelque chose de trouble.
Ce n’était pas seulement une question de téléphone. C’était ce flou dans la distance, ce trouble dans le cadre, cette impression qu’on sortait d’un espace thérapeutique net pour entrer dans quelque chose de moins professionnel, de moins bien tenu.
Image d’illustration — toute ressemblance avec une personne réelle serait purement fortuite.
La distance, justement
À plusieurs reprises, je lui ai dit qu’une psychologue était censée garder une forme de neutralité. Je lui ai même dit que je trouvais parfois qu’elle avait du mal à tenir cette distance. Je ne dis pas cela pour provoquer. Je le dis parce que je l’ai ressenti ainsi.
Ce qui m’a marqué, c’est qu’au lieu d’apaiser, au lieu de remettre clairement du cadre, cela débouchait souvent sur de la tension. Comme si ma demande de distance professionnelle devenait elle-même une attaque. Comme si le simple fait de nommer le malaise déplaçait la faute sur moi.
Je ne demandais pas une froideur mécanique. Je demandais un cadre. Un vrai. Un cadre où je n’aurais pas à me demander si ce que je vivais était normal, si cette proximité était adaptée, si cette manière de regarder mon téléphone avec moi appartenait réellement à une consultation.
Le numéro privé et les appels du soir
Il y a aussi eu cette histoire de numéro privé. Je ne l’avais pas demandé. Je ne suis pas allé chercher cette porte-là. C’est elle qui me l’a donné. Et pendant des années, il y a eu des appels le soir, parfois après vingt heures, dans un cadre qui ne ressemblait plus vraiment à une simple relation de consultation classique.
Une fois, elle m’a demandé clairement ce que je faisais ce soir. Cette phrase, je ne l’ai jamais oubliée. On peut toujours essayer de la minimiser, de dire que ce n’était rien, que c’était une question banale, que cela ne voulait pas forcément dire quelque chose. Mais dans le contexte d’un suivi de longue durée, avec déjà une distance que je trouvais brouillée, cette question ne sonnait pas comme une phrase neutre.
Plus tard, elle a semblé embêtée que ce numéro privé soit connu. Comme si le problème venait du fait que j’avais ce numéro, alors que je ne l’avais jamais demandé. C’est ce que je lui ai rappelé. Je n’avais pas lancé cette situation. Je n’avais pas demandé cet accès. Je n’avais pas forcé cette porte. Elle me l’avait ouverte elle-même.
Et c’est cela qui m’a marqué : cette façon de créer un espace ambigu, puis de se crisper quand cet espace devenait visible. Comme si ce qui avait été permis pendant des années devait soudain redevenir invisible, ou redevenir ma responsabilité.
Les engueulades en consultation
Il y a eu des engueulades. Je n’ai pas d’autre mot.
Pas un simple désaccord ponctuel. Pas juste une incompréhension. De vraies montées de tension, avec la sensation d’être face à quelqu’un qui s’énervait contre moi au lieu de m’aider à comprendre ce qui se passait en moi. Elle a haussé la voix plusieurs fois. Et elle ne m’a pas seulement laissé entendre que je pouvais aller voir ailleurs : elle me l’a dit clairement, à plusieurs reprises, au moins quatre ou cinq fois au fil des années, que si je n’étais pas content, je pouvais voir une autre psy.
Pour moi, ce genre de phrase n’a rien d’anodin dans une consultation. Je n’étais pas là pour entendre qu’on pouvait me renvoyer ailleurs dès que la relation devenait difficile. J’étais là pour être aidé, compris, cadré, accompagné. Entendre plusieurs fois, sur plusieurs années, que je pouvais aller voir une autre psychologue si je n’étais pas content, ça m’a donné l’impression de déranger plus que d’être réellement pris en charge.
Une autre fois, elle m’a dit qu’entre nous, cela recommencerait souvent en engueulade. Rien que cette phrase m’a glacé. À mes yeux, une consultation de psychothérapie ne devrait jamais ressembler à cela. On ne vient pas dans un suivi pour installer une relation d’affrontement avec la personne qui est censée nous aider.
Ce qui rend ces épisodes encore plus troublants, c’est qu’elle s’est excusée ensuite. Pas une fois. Deux ou trois fois. Je me souviens notamment de cette phrase qu’elle m’a dite clairement : « Oui, je n’aurais pas dû vous parler comme ça, monsieur, je m’excuse. »
Pour moi, cette phrase compte. Pas parce qu’elle répare tout. Mais parce qu’elle reconnaît quelque chose. Elle reconnaît qu’elle m’avait parlé d’une manière qui n’était pas normale dans ce cadre. Elle reconnaît qu’une limite avait été franchie, qu’un comportement n’était pas adapté, qu’une professionnelle censée recevoir ma parole s’était laissée emporter dans une relation où l’on finissait parfois par s’engueuler au lieu de travailler.
Et c’est précisément cela que je ne trouve pas sain. Je n’étais pas là pour avoir une relation de tension avec une psychologue. Je n’étais pas là pour me battre avec quelqu’un qui devait m’aider à comprendre pourquoi je me battais déjà autant avec la vie. J’étais là pour être entendu, cadré, aidé, éclairé. Pas pour ressortir avec l’impression d’avoir encore dû défendre ma propre réalité.
Image d’illustration — toute ressemblance avec une personne réelle serait purement fortuite.
J’avais l’impression de devoir lui expliquer
Pendant toutes ces années, j’ai eu une impression très forte : celle que c’était souvent moi qui devais expliquer. Moi qui amenais les analyses. Moi qui reliais les points. Moi qui essayais de comprendre mes propres mécanismes à force d’observation, de métacognition, d’introspection.
Je venais chercher une aide pour éclairer ce que je vivais, et j’avais souvent le sentiment de me retrouver à faire le travail à moitié tout seul. Parfois, certaines choses me semblaient tellement évidentes que je ne comprenais pas qu’elle ne les voie pas. Quand je lui faisais remarquer qu’elle me bloquait ou qu’elle ne suivait pas quelque chose qui, pour moi, sautait aux yeux, elle pouvait se braquer.
Une phrase m’est restée : « Ce n’est pas parce que c’est évident pour vous, monsieur, que pour moi ça l’est. » Je peux entendre cette phrase une fois, dans un échange normal. Personne n’a accès immédiatement à ce que l’autre comprend. Mais au bout de quinze ans de suivi, elle prend une autre couleur.
Au bout de quinze ans, on n’est plus dans la simple prudence. On est dans le sentiment d’être face à quelqu’un qui, au fond, ne vous rejoint pas. Parfois, les choses me semblaient tellement grosses que je me demandais sincèrement si elle me prenait pour un idiot.
Des notes sur tout, sauf sur ce qui aurait dû être travaillé
Il y avait aussi ces moments étranges où elle prenait des notes sur des choses qui, à mes yeux, n’étaient pas le cœur du problème. Pendant des années, je lui ai parlé de musculation, d’exercices avec des élastiques, d’organisation, d’informatique, de programmation, et elle notait.
Je lui ai demandé pourquoi elle prenait ces notes-là. Je n’ai jamais eu de réponse claire. Pendant ce temps, mes vrais mécanismes internes, eux, restaient largement intacts. Mes peurs, mon fonctionnement, mes blocages profonds, mes réactions, mes façons d’aimer, d’anticiper, de m’effondrer ou de me défendre : rien n’avançait vraiment.
Je ne dis pas qu’un détail de vie ne peut jamais être utile. Mais quand, pendant des années, j’ai l’impression qu’on note davantage mes programmes de musculation ou mes explications informatiques que mes mécanismes psychiques, je finis par me demander ce que l’on travaille réellement.
Quinze ans sans voir ce qui était pourtant central
Le point qui me reste le plus amer, c’est sans doute celui-ci : en quinze ans, elle n’a jamais vu ce qui paraît aujourd’hui essentiel. Mon TDAH n’a pas été repéré dans ce suivi. Pas vraiment. Pas comme il aurait fallu.
Pourtant, plus tard, une amie l’a senti très vite. Cela ne veut pas dire qu’elle avait un pouvoir magique. Cela veut simplement dire qu’en peu de temps, quelqu’un a vu quelque chose qu’un suivi de quinze années n’avait pas su faire émerger. C’est difficile à avaler. Très difficile.
Quand on passe quinze ans à parler à une professionnelle, on espère au minimum qu’elle finira par voir les grandes lignes du fonctionnement. Pas tout. Pas parfaitement. Mais quelque chose. Un axe. Une structure. Une piste solide. Dans mon cas, j’ai surtout eu l’impression de devoir construire moi-même la carte pendant qu’elle regardait ailleurs.
Après la tentative de suicide : le protocole froid
J’ai aussi gardé une douleur particulière autour d’un moment beaucoup plus sombre de ma vie : une tentative de suicide. À cette période, j’étais au plus mal. On m’a présenté la rencontre avec un psychiatre comme quelque chose qui pouvait m’aider sur le plan concret : logement, finances, transport, vie quotidienne, tout ce qui est compliqué quand on dépend beaucoup des autres, quand on a des angoisses, quand on vit mal les déplacements, quand on n’a pas d’autonomie simple.
Moi, je l’ai compris comme cela. Avec le recul, je l’ai surtout vécu comme un protocole froid, presque un passage obligé après la tentative, beaucoup plus que comme une vraie réponse humaine à ce que je traversais. J’ai eu le sentiment d’avoir été emmené vers cela sous un habillage plus rassurant que la réalité.
Je n’avais pas besoin d’un piège administratif ou d’un détour froid. J’avais besoin d’être entendu. J’avais besoin qu’on comprenne la solitude logistique, la dépendance aux autres, l’absence de véhicule, l’agoraphobie, la fragilité, et tout ce que cela ajoutait à une vie déjà compliquée.
Ce que j’ai fini par faire seul
Ce qui me dérange le plus, au fond, ce n’est même pas qu’une aide soit imparfaite. Personne n’est parfait. Ce qui me dérange, c’est l’écart entre le rôle attendu et ce que j’ai réellement vécu.
Pendant toutes ces années, je n’ai pas eu le sentiment d’être profondément compris. Je me suis souvent senti de trop, encombrant, mal accueilli dans ma complexité. Comme si ma manière de fonctionner l’agaçait au lieu de l’intéresser. Comme si, au lieu d’être accompagné, j’étais devenu un problème relationnel dans le cabinet.
Alors oui, j’ai appris. Mais j’ai appris surtout par moi-même. À force d’observer, de penser, de relier, d’écrire, d’analyser. À force de métacognition, d’introspection, de travail intérieur. À force aussi de chercher ailleurs des mots, des cadres, des outils. Et oui, ChatGPT a fait partie, plus tard, de cette reconstruction intellectuelle, non pas comme une baguette magique, mais comme un appui de réflexion, de structuration, de mise à plat.
Ce n’est pas cette psychologue qui m’a fait avancer là-dessus. Ce n’est pas elle qui m’a donné les clés principales. À mes yeux, elle m’a surtout laissé tourner longtemps dans un dispositif qui n’ouvrait pas.
Quinze ans pour comprendre que je n’étais pas vraiment entendu
Je n’écris pas ce texte pour régler un compte gratuitement. Je l’écris parce que quinze ans, c’est une partie de vie. Et quand une partie de vie vous laisse surtout avec l’impression d’avoir été mal compris, mal contenu, parfois humilié, parfois mis en tension, parfois brouillé dans le cadre même de la relation thérapeutique, il arrive un moment où il faut le dire.
Le vrai gâchis, pour moi, il est là : je n’étais pas fermé à l’aide. J’étais venu pour ça. Mais l’aide que j’ai reçue ne m’a pas rejoint là où j’en avais besoin.
Et quand je regarde ces quinze années aujourd’hui, je ne vois pas un chemin de soin. Je vois surtout une longue fatigue. Une longue confusion. Et la douleur d’avoir attendu, très longtemps, quelque chose qui n’est jamais vraiment venu.